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Richesse éthique et religion

cigar-1122168_960_720Nous avons déjà vu dans notre rapport français à l’argent que notre histoire monarchique et républicaine avait une influence sur notre vision des riches. Qu’en est-il du rôle de la religion ? D’autre part, les riches sont-ils tous sur un pied d’égalité ?

France, fille ainée de l’église

La religion joue aussi un rôle central dans notre rapport à la richesse. En effet, la culture judéo-chrétienne plus précisément catholique de notre pays n’est pas neutre dans cette façon de traiter la question. Max Weber a très bien montré dans « L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme » (1904-1905) combien le protestantisme peut jouer dans l’essor du capitalisme contemporain. Les pays anglo-saxons d’ailleurs de culture majoritairement protestante ont des rapports à l’argent plus simples. Comme le dit très bien Emmanuel Toniutti dans « L’urgence éthique » (2010) l’influence de la théorie calviniste de la double prédestination met en place : « une véritable théologie du travail dans laquelle le fait de gagner de l’argent est le signe de la grâce et de la bénédiction de Dieu sur l’individu élu ». La richesse matérielle est un signe du choix divin et participe à l’avènement du royaume de Dieu sur Terre.

Il en est tout autrement pour les catholiques. Le pape Jean Paul II au Bourget, le 1er juin 1980, rappelait à la France qu’elle est « la fille aînée de l’église ». On aurait presque pu rajouter catholique. Or la richesse, l’opulence matérielle sont à l’opposé des valeurs mises en avant par le christ. Cette culture reste profonde et notre rapport à l’argent reste encore ancré dans cette sphère. Aussi dans la parabole du riche insensé (Luc 12.13-21) ou encore dans l’évangile de St Matthieu, Jésus lui-même annonce : « En vérité, je vous le dis, il sera difficile à un riche d’entrer dans le royaume des cieux. Oui, je vous le répète, il est plus facile à un chameau de passer par un trou d’aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume des cieux » (Matthieu 19.23-24.)  Ces textes méritent interprétation bien sûr et c’est l’avarice, l’étroitesse du cœur envahit par le seul matérialisme qui sont condamnés ici, mais ces thèses ont marqué cette méfiance voire défiance vis-à-vis de l’opulence matérielle. La richesse ne semble pas compatible avec des valeurs morales catholiques. Ceci nous amène naturellement à une autre cause qui est à mon sens le retour d’une certaine éthique dans le rapport à l’argent.

Riches, mais différents

En effet, on peut constater que les riches ne sont pas tous traités à la même enseigne selon les valeurs qu’ils incarnent, la façon dont ils ont créé leurs biens ou les partagent. On peut par exemple les classer en cinq grandes familles : les entrepreneurs, les managers, les financiers, les héritiers, les acteurs du monde de l’art et du sport.

Entrepreneurs et managers

D’une façon générale, les entrepreneurs par définition ont inventé quelque chose. Créatifs, ils font corps avec leurs créations. On retiendra de M. Eastman qu’il a créé Kodak ou de Bill Gates qu’il a fondé Microsoft. L’entrepreneur récolte les fruits de son invention. L’entrepreneur de PME, lui, au contact de ses troupes en entreprise fait aussi corps avec son organisation, travaille au quotidien, mouille souvent sa chemise pour ses salariés. Il partage les succès et les angoisses de ses employés. Il est donc souvent bien perçu par ses collaborateurs. Il mérite son salaire même très élevé parfois. On retrouve là les fondements du capitalisme familial.

C’est assez différent pour un certain nombre de managers notamment de grands groupes. Plus distanciés du monde réel, ils sont salariés, mais font fortune comme les entrepreneurs d’antan et ça, c’est nouveau ! C’est là que le bât blesse. Souvent, ils n’ont rien créé ou inventé et leurs talents ou génies sont parfois discutables ou moins reconnus. Leur richesse apparaît alors comme usurpée et non morale. Pire parfois, ils sont médiocres et détruisent beaucoup de valeur avec une casse sociale importante. Les stocks options, bonus divers et parachutes dorés ont fait beaucoup de tort à juste titre à cette classe dirigeante. Comment accepter que de grands patrons qui ont détruit de l’emploi dans leur entreprise partent avec des millions d’euros ? Ces comportements ne sont pas en rapport avec les risques encourus et les talents respectifs.

Financiers et héritiers

Il en est de même pour quelques financiers hélas parfois en pire. L’argent les traverse ; ils en sont parfois les esclaves pour leur propre cupidité illimitée au risque de plonger le monde dans le chaos. Pas d’éthique : faire de l’argent avec de l’argent. On déshumanise totalement le système économique pour courir vers cette quête obsessionnelle du profit. Leurs créations sont des monstres techniques que personne ne comprend et ne connaît. On sait le poids des excès du capitalisme financier dans la crise actuelle. Je ne veux pas paraître excessif et il existe naturellement des multitudes de femmes et d’hommes dans ces mondes-là qui travaillent honnêtement au service de nos économies. Je crois ici que l’une des clés est que la finance doit rester un outil pour le développement du système et qu’elle ne doit pas prospérer pour elle-même. Ce sont des dérives qu’il faut combattre.

Les héritiers sont plus passifs. Ils n’ont pas grand mérite si ce n’est celui d’avoir la chance d’être nés ici ou là dans des conditions propices. Gestionnaires, ils cumulent les avantages liés à leur condition. On ne semble guère les aimer ou les admirer, car ils ont reçu sans forcément avoir travaillé, sans avoir façonné leur destin. Quels efforts ont-ils accomplis ? Quels talents ont-ils démontrés ?

Le monde du spectacle

Enfin, artistes et sportifs semblent résolument à part. En effet, on leur reconnait des talents propres qui leur donnent le droit de mériter et de jouir de la fortune. La richesse est une récompense rare d’un talent rare. Et puis le travail ; le travail au service du talent. Il existe enfin une logique morale. Par ailleurs, les artistes donnent ! « Je te donne », disaient J.J. Goldman avec M. Jones dans une chanson intitulée du même nom en 1985. Ils nous font rêver, rire, pleurer… de par leurs activités de spectacle tournées vers l’autre. Idem pour les grands sportifs, c’est fondamental et semble une différence essentielle avec le financier ou le manager parfois considérés comme des prédateurs. Ils sont aussi au cœur du partage des émotions ce qui nous fait pénétrer ne serait-ce qu’un instant dans leur monde. L’émotion, un travail tourné vers autrui, le sentiment de parfois communier avec eux. Le spectacle inclut là ou l’entreprise parfois exclue.

Riche, mais comment ?

Ceux qui donnent, ceux qui prennent, ceux qui naissent, ceux qui inventent, ceux qui créent des emplois, ceux qui en détruisent, ceux qui sont centrés sur leur cupidité, d’autres qui partagent leurs émotions avec leur public… Certains ont du talent et travaillent, d’autres moins. Certains partagent, ont des comportements appropriés, d’autres moins. Certains sont honnêtes… On voit bien ainsi que ce n’est pas forcément la richesse en soi qui attise les critiques, mais la façon dont elle s’est construite, la façon dont elle se vit et s’intègre dans notre société. L’argent est légitime et accepté lorsqu’il est la récompense d’un vrai talent, d’autant plus lorsque ce talent est partagé, mis à disposition du plus grand nombre. Le travail, la création sont également des éléments qui peuvent légitimer la fortune, dans le respect de valeur éthique.

C’est le contraire lorsque la réussite matérielle est le fruit d’une cupidité centrée sur elle-même, sans risque, trop facile ou prédatrice et non fondée sur des externalités positives. Il est évident que des comportements individuels et collectifs abusifs en temps de crise ont attisé ces dernières années les foudres du commun des mortels. Cette absence d’éthique dans le monde des affaires choque nos concitoyens et c’est bien légitime.

Je tenterai dans une dernière partie de prendre un peu de recul et d’analyser les enjeux économiques actuels de ces questions.

En savoir plus sur http://archives.lesechos.fr/archives/cercle/2012/11/15/cercle_58852.htm#CO8FxiT6gqF2zZBf.99

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