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Riches, antirépublicains et stupides ? (2)

51490_riches-uneAprès avoir abordé le poids de notre histoire précédemment, je vais tenter ici de montrer brièvement comment la richesse individuelle peut entrer en contradiction avec certains principes de notre société républicaine.

Liberté

La société laïque du XIXe et du XXe siècle dans la droite ligne des idées des Lumières et de la révolution a mis sur un piédestal la notion de liberté, d’égalité et de fraternité. Paradoxalement la fortune peut être une sorte d’insulte à la liberté, premier mot de notre devise républicaine. Pourquoi ? Le citoyen de base a le sentiment que l’expression de sa propre liberté ne lui permet guère d’accéder aux responsabilités et à l’abondance. Le rêve américain n’existe pas ou plus en France et l’ascenseur social semble bien en panne.

Les places au soleil ne sont-elles pas déjà prises et ne sommes-nous pas condamnés à rester « coincés en bas » malgré nos efforts ? Une semaine sur la Côte d’Azur cet été, j’ai été frappé par la multiplication des plages privées depuis quelques années. Comme si, même au sens littéral et littoral (!) du terme, les meilleurs emplacements au soleil dans les lieux les plus emblématiques étaient payants et strictement privés. Tout un symbole. Ainsi la liberté dont les jeunes sont abreuvés par les médias perd souvent son activation dans le monde matériel.

L’espoir faiblit, la rancœur monte. Il existe un sentiment d’impuissance face à ce monde de l’argent impénétrable et inaccessible. Le ghetto d’en haut et les ghettos d’en bas. La cooptation manifeste des élites, dans des cercles fermés par essence, accentue ce sentiment que deux mondes hermétiques coexistent : l’un ou la liberté individuelle permet de s’enrichir chaque jour davantage ; elle est visible et facile, puissante et dominatrice.

L’autre ou la liberté est vaine dans son expression concrète et matérielle à l’argent. Elle n’est que mots et chimères, souterraine et contrainte. Tu es libre, mais n’es-tu surtout pas libre de rester pauvre dans ton quartier ? Les idéaux souffrent parfois face à la réalité des statistiques.

Égalité

Qu’en est-il de l’égalité ? Le riche n’est-il pas l’antithèse de l’égalité ? Il est de fait l’archétype de la singularité. Sa réussite, la façon dont il a utilisé sa condition, sa liberté et parfois ses talents sont autant de victoires éclatantes qu’il annonce au reste du monde. La réussite matérielle est une insulte latente et permanente à la normalité économique de la plupart des individus. Par son existence même, dans une société très matérialiste qui compare sans cesse, le riche rappelle aux pauvres le gouffre qui les sépare. Il a réussi là où des milliers ont échoué. Il est exception, pic pas trop visible qu’il faudra raboter.

De surcroît la richesse aujourd’hui se transmet et se donne au berceau, et ce malgré les droits de succession. La reproduction et le cumul des inégalités ne font plus de doutes chez les sociologues depuis désormais la fin de la croissance. Et ce sont les classes aisées, mis à part quelques exceptions qui trustent les meilleures écoles et plus tard les meilleurs emplois donc les plus grandes rémunérations. Les nouveaux talents ont du mal à émerger. On constate la multiplication des fils de… dans tous les domaines, que ce soit dans le monde des affaires (Lagardère, Bouygues, Riboud, Leclerc…) ou le monde des arts (Drucker, Dutronc, Hallyday, Chedid, Depardieu, Gainsbourg, etc.). La reproductibilité de l’aisance matérielle assombrit l’espoir du plus grand nombre. Cela renforce donc à nouveau ce sentiment d’impuissance et d’injustice des classes les plus modestes.

Ceci dit, l’égalité n’est pas de fait pas de droit. La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 affirme dans son célèbre article premier : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits ». Or ce qui est gênant avec l’opulence matérielle n’est pas uniquement sa différence, cette anormalité blessante constatée plus haut, c’est aussi et surtout cette sensation que la richesse donne des droits supplémentaires, des passe-droits. Les riches sont dans un ordre à part avec des droits spéciaux, des privilèges. Ils peuvent négocier, influencer, infléchir ce que ne peuvent obtenir leurs concitoyens. Cela semble encore plus vrai aux États-Unis ou bien des affaires judiciaires par exemple se terminent par un gros chèque. On peut difficilement nier que la « fortune » de Dominique Strauss Kahn (celle de sa femme en l’occurrence) a été bien utile dans sa défense lors de cette petite affaire du Sofitel New Yorkais.

Cela ne résout pas tout naturellement, cela aide bien quand même… L’argent n’achète en effet pas seulement des biens matériels. Il permet d’entrer, d’étouffer, de garantir, de protéger, de préserver. Il est pouvoir. Il permet de contourner la loi ou de s’en exonérer parfois. C’est insupportable. Transmissible, alors quelle négation présente et future de nos magnifiques principes républicains ! Serait-on revenu en partie et de façon indicible à notre ancien régime ? L’ordre des riches se substituant à la noblesse par les pouvoirs et les privilèges qui lui sont conférés ? L’égalité en droit semble piétinée. Ceci n’est pas nouveau et Jean de La Fontaine écrivait déjà dans la fable « Les animaux malades de la peste » : « Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir », mais c’était en 1678.

Fraternité

Pour la fraternité, au niveau macroéconomique, elle est principalement institutionnalisée par l’État et les riches français ont moins cette culture de la charité privée que leurs collatéraux américains. En France, on est d’abord solidaire par l’impôt. Au sens où c’est la nation qui organise la redistribution via la collecte des taxes et la répartition des prestations. La solidarité est « forcée », inscrite dans le consensus social. À travers un certain nombre d’impôts progressifs, on rappelle que les prélèvements sont proportionnels au niveau de revenus (IR) ou de patrimoine (ISF).

La taxe sur le patrimoine ne s’appelle-t-elle pas l’impôt de solidarité sur la fortune ? On perçoit bien ici un symbole de notre modèle économique et social. La fraternité est donc discrète, via l’impôt. Le don privé, plus médiatique donc plus reconnu reste un bonus. Ainsi l’appel en 2010 de Bill Gates et de W. Buffet (The Giving Pledge) à distribuer au moins 50 % de sa fortune pour les milliardaires a reçu un accueil mitigé dans notre pays là ou plus de 90 milliardaires américains se sont engagés. Cela joue sans doute aussi sur la vision que notre société a de nos hommes fortunés, surtout s’ils s’organisent pour minorer massivement leurs impôts. La perception des riches dépend donc beaucoup de la façon dont ils se comportent.

Que font-ils de leur argent ? Comment répartissent-ils cette manne ? Leurs dépenses, leurs attitudes sont-elles discrètes ou ostentatoires ? Sont-ils au cœur de leurs concitoyens ou au dessus ? Fraternité ou égoïsme ? Internationalisme ou patriotisme ? Don visible ou souterrain ? Ces questions comportementales et éthiques sont, je le crois, fondamentales pour appréhender notre rapport au sujet. Je reste persuadé par exemple que la culture « Bling Bling » excessive et provocante fait beaucoup de tort aux riches. C’est une insulte à la modération, au respect de l’autre, au savoir-être en société. « Quel fléau que la richesse unie à l’ignorance ! » disait déjà Euripide en 450 av. J.-C. !

Nous verrons prochainement l’influence de la religion dans notre rapport à l’argent.
En savoir plus sur http://archives.lesechos.fr/archives/cercle/2012/10/12/cercle_56133.htm#gjPjWH7YXMcoHlSr.99

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