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Pourquoi la croissance et l’emploi ne repartiront pas en France à court terme

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La France est rentrée en récession début 2013 avec un second trimestre de baisse consécutive de son PIB. Le plus inquiétant est que les espoirs de reprise sont très minces. Je ne décèle en effet aucune raison objective pour que la croissance reparte dans les années à venir en France.

Pourquoi ? De quoi dépend la croissance c’est-à-dire cette création de richesse supplémentaire par rapport à l’année passée ? On peut citer trois grandes variables. L’investissement, la consommation, la demande extérieure.

Investissement : confiance et commandes

L’investissement est en panne, car les entreprises sont pessimistes sur le niveau des commandes actuelles et futures en France. Les carnets de commandes sont très bas, la situation financière des PME est dégradée, la fiscalité lourde. Des incertitudes fortes pèsent sur une hypothétique reprise, le secteur automobile est sinistré (-35,7 % de production en France pour PSA au premier trimestre 2013), la confiance n’est plus là. Les investissements ont ainsi baissé de 0,9 % au premier trimestre. Pire, la dernière étude de Mi-mai de l’Insee sur les investissements dans le secteur manufacturier montre une baisse anticipée de 4 % pour 2013 au lieu d’une stagnation prévue il y a 5 mois encore ; la situation semble bien se dégrader. Les investissements qui s’effectueront sont d’ailleurs des investissements de remplacement ou/et d’économie d’énergie et non des investissements pour produire davantage.

Si vous ajoutez le nombre de défaillances d’entreprises, publié par la COFACE (Baromètre des défaillances/printemps 2013), de 59 630 proches des records de 2009, le tableau reste bien sombre.   Un scénario d’une reprise en V que l’on avait connue en 1974 puis 1993 semble donc très incertain aujourd’hui. Une stagnation et une baisse légère prolongent une forte chute. Pourtant des entreprises, les grandes notamment continuent d’investir. Le souci est qu’elles le font peu en France, mais à l’étranger dans les pays émergents principalement.

Aussi, ces investissements étrangers ne génèrent pas ou très peu de croissance chez nous. Les investissements chinois de Peugeot ou de Danone ne contribuent pas ou trop peu à la création supplémentaire d’emplois et de richesse sur notre territoire. Pour investir, il faut de la confiance et des commandes ; la confiance s’est transformée en défiance. Absence de ligne directrice, zone euro en berne, règles juridiques et fiscales mouvantes, complexités à tous niveaux ; et puis l’incertitude et l’instabilité sont telles que les projets sont ajournés, reportés. L’entrepreneur est perdu. Les commandes, elles, sont absentes, ou nous échappent du fait de la dégradation de notre compétitivité, nous y reviendrons. Pas d’espoir de croissance donc de ce côté-là.

Consommation : fiscalité, chômage et État Providence

Pour la consommation, ce n’est guerre enthousiasmant ; cet indicateur qui avait à peu près tenu le choc depuis 2009  a commencé à donner des signes de faiblesse dès l’année dernière. Le pouvoir d’achat a baissé de 0,9 % et la consommation de 0,4 % l’an dernier selon L’INSEE, soit la deuxième plus forte baisse depuis 1945 ! Au premier trimestre 2013, la consommation baisse à nouveau de 0,1 %. Or le choc de fiscalité, qui lui est réel contrairement à d’autres chocs promis qui ne le sont pas, n’est pas encore totalement perçu dans nos portefeuilles.

Il va se poursuivre en 2014 avec une hausse de la TVA par exemple qui touchera tous les ménages. Ce choc touche principalement les classes moyennes et moyennes supérieures auxquelles 59 % des individus s’identifient selon une étude récente de l’IFOP et de la fondation Jean Jaurès. Celle-ci montre à juste titre le ras-le-bol de ces classes moyennes, trop aisées pour être aidées, pas assez riches pour s’en sortir correctement à les entendre. Cette catégorie majoritaire de français risque fort de modifier ses comportements.

De plus, la hausse massive récente de la fiscalité risque d’induire des comportements desincitatifs face au travail et à l’impôt comme l’a montré l’économiste A. Laffer. Alors, travailler moins pour payer moins ? Le capital étant également fortement taxé, il existe un réel danger économique et symbolique. Pourquoi investir, prendre des risques, perdre peut être beaucoup si le gain est amputé sévèrement ? Le mouvement des pigeons a rappelé à juste titre que l’on ne doit pas mettre sur un même pied d’égalité la fiscalité du salarié et de l’entrepreneur. Risque d’optimisation fiscale, de refuge vers l’épargne, d’exil dans les cas extrêmes ?

Les anticipations rationnelles négatives des agents risquent donc fort de surprendre les vœux pieux de la politique économique de nos gouvernants. Il n’est pas donc pas du tout certain que les recettes fiscales soient à la hauteur des attentes ce qui nécessiterait alors de nouvelles hausses d’impôts ou baisse de dépenses publiques qui pénaliseraient encore davantage la consommation. Les Français ont du bon sens et savent qu’il va falloir réformer l’ensemble de notre système. Ils épargnent pour cela. Les livrets A n’ont jamais autant collecté et été aussi plein, les chiffres d’avril le confirment à nouveau. L’épargne de précaution sans risque explose, autre signal négatif pour la consommation aujourd’hui et demain.

Un autre facteur bloquant pour la consommation est bien sur la hausse massive du chômage qui, au-delà de son impact monétaire réel dans chaque foyer, contribue à propager un climat d’angoisse et de crainte de l’avenir peu propice à la dépense. Le chômage est un spectre qui fige l’initiative et la prise de risque et soutien l’immobilisme et la sécurité. C’est l’anxiogène premier, le drapeau noir qui tétanise les classes moyennes et populaires, conforte les fonctionnaires dans leur choix, sanctifie les droits acquis et invite les autres salariés à la prudence. Le royaume de la peur. Ainsi, tant que le chômage ne baissera pas de façon importante la croissance ne repartira pas. Or la baisse durable du chômage dépend de la croissance ! La plupart des économistes s’accordent sur le fait qu’il nous faudrait environ 1,5 % de hausse du PIB pour commencer à créer de l’emploi… Nous en sommes si loin.

Par ailleurs, la consommation a pu tenir grâce la forte intervention de l’Etat Providence (Revenus de transfert entre autres) jouant à plein soin le rôle d’amortisseur de crise. L’État s’endettant toujours plus depuis 30 ans afin de maintenir un niveau de vie et des prestations à la française. Nous avons donc tous vécu à crédit nous donnant l’illusion collective que les Trente Glorieuses se prolongeaient grâce à ce fameux modèle français unique et protecteur. C’est vrai que ce modèle merveilleux sur le principe nous a protégés, nous a préservé tout ou partie des chocs externes et des défaillances internes. Un cas intéressant parmi tant d’autres est la création d’emplois publics ces quinze dernières années dans les collectivités territoriales.

Un rapport du 27 février 2013 de Mr Bouquet sur l’État de la fonction publique territoriale montre qu’environ 400 000 emplois nets (hors transfert de L’État et hors emplois aidés) ont été créés dans les collectivités entre 1998 et 2010. Or avec les contraintes budgétaires actuelles et les efforts impérieux à fournir, ce temps-là est fini. L’État surendetté n’aura plus les moyens de nous assurer cette protection luxueuse en ces termes tout au moins. On a donc consommé aussi à crédit d’emplois et de déficits publics, mais la douce récréation (qui a duré 30 ans) est terminée ; nous touchons de façon évidente la fin d’un cycle. Les soutiens « artificiels » ont disparu ou risquent de disparaître. La consommation va donc se retrouver comme nue, face à une réalité objective d’une conjoncture française et européenne déprimée.

Enfin, rappelons que nous vivons dans une économie ouverte et que la consommation profite aussi pour des secteurs entiers de notre économie, à des acteurs étrangers. Allez acheter un réfrigérateur, un smartphone, un ordinateur, un jeans français… bon courage ! Consommer c’est utile pour la croissance, mais faut-il encore que cela soit porteur d’emplois dans nos territoires. Les efforts pour promouvoir le made in France sont ainsi souhaitables et louables, mais risquent d’être bien légers face aux défis qui nous cernent. La problématique est donc ici aussi de transformer la consommation nationale en emplois ce qui n’est pas simple au sein de l’Europe et d’une mondialisation omniprésente. Confiance au plus bas, fiscalité au plus haut, pouvoir d’achat plombé, angoisse de l’avenir pour soi-même et ses proches, environ 900 chômeurs de plus par jour, soutien de l’État chancelant… Non, je ne vois aucune raison pour que la consommation s’améliore dans les années à venir bien au contraire.

Compétitivité et demande extérieure

Autre moteur de notre fusée croissance, la demande externe ou en d’autres termes le reste du monde. Une des grandes forces d’une Allemagne très spécialisée est de profiter de la croissance mondiale pour exporter ces biens à haute valeur ajoutée et donner de l’emploi à ses ressortissants. Faisons pareil ! Le salut n’est pas à attendre de notre beau pays ? Qu’importe ! Il viendra de l’étranger et de la vigueur de nos partenaires ! Vive la mondialisation ! Attendons que le vent de la reprise internationale souffle dans nos voiles puisque notre navire est outillé ! Or, la croissance du monde est déjà là ! On parle de reprise demain, mais elle est là maintenant aux États-Unis (Croissance qui s’accélère, chômage en baisse, immobilier en hausse…) en Amérique du Sud, en Afrique et en Asie ! Selon le FMI, le taux de croissance du monde serait de 3,3 % en 2013 puis de 4 % en 2014 après 3.2 % en 2012 soit dans la moyenne des dix dernières années…

Les derniers chiffres français montrent une baisse des exportations de 0.5 % au premier trimestre 2013 et une légère hausse des importations de 0,1 %. La balance commerciale française à l’équilibre il y a dix ans a connu un déficit de 67 milliards d’euros en 2012 ! La croissance est donc partout sauf en Europe. Les experts du COE-Rexecode estiment ainsi que sur la période 2012-2014, 99 % de la croissance mondiale se fera en dehors de la zone euro. Et les trois quarts se feront d’ailleurs en dehors des pays de l’OCDE. Le train accélère et nous sommes à l’arrêt au bord du quai ! L’Europe est bien aujourd’hui le boulet de la croissance mondiale avec 4 des 5 principales économies en récession. Le centre, la richesse, le contrôle semblent nous échapper…

Au-delà de ces chiffres, comment expliquer notre contre-performance internationale ? D’abord, nos voisins et principaux partenaires commerciaux européens du sud notamment nous pénalisent. Leur récession y est bien plus grave et profonde que chez nous. Plus inquiétant et chacun le reconnait sans équivoque aujourd’hui, notre compétitivité face au monde et à l’Allemagne, premier partenaire incontesté de la France, s’est fortement dégradée. Nous avons perdu des parts de marché, des emplois, des clients… Si la croissance mondiale confirme son accélération, les Allemands risquent d’en profiter, nous moins, exclus en partie du jeu par nos incapacités à nous réformer.

On attend donc de l’autre, du reste du monde qu’il nous aide, qu’avons-nous fait pour nous aider nous même ? La Commission européenne d’ailleurs l’affirme pour l’Hexagone dans ses prévisions 2013/2014, je cite : la France est : « handicapée par un déficit structurel de compétitivité qui ne peut être vaincu à court terme ». Le risque est bien identifié ici et si l’Europe redémarre enfin (ce dont on peut sévèrement douter) nous risquons de rester partiellement en marge à moins de réformes structurelles profondes et multiples. Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie en 2001  ne prévoit pas de reprise profonde et durable avant 2018 aux États-Unis en affirmant que la situation européenne est pire…

Changement structurel

Le tableau dressé est bien sombre hélas. Tous les ingrédients de la croissance et de l’emploi sont en panne durable et sans faire excès de pessimiste, on ne voit pas d’amélioration objective possible à court terme c’est-à-dire de facteurs internes ou externes changeant profondément la donne. Car si le monde va mieux, il n’est pas certain que nous captions de nombreux fruits de cette embellie. Seule une politique structurelle de l’offre, d’innovation, de formation, de rationalisation, de simplification, de refonte radicale de nos modèles, etc. viendrait renforcer la compétitivité de notre économie et créer de l’emploi. Il faut au moins 5 ans pour produire des effets majeurs. La réduction des déficits publics et donc le retour d’une marge de manoeuvre financière pour l’État vont également prendre du temps. 5 ans si le départ est donné aujourd’hui…

Faut-il encore que nos hommes politiques de tous bords sortent de l’idéologie d’une croissance passée qui n’existe plus, qu’ils cessent de nous annoncer des chiffres intenables, qu’ils comprennent les enjeux de la fin du cycle que nous vivons, qu’ils sortent du déni de réalité réel ou affiché. Non les quelques outils, certes nécessaires, mais insuffisants, annoncés par notre président bricoleur ne suffiront pas à faire rebondir la France. Non, la croissance et l’emploi ne reviendront pas avant des années et ce n’est pas quelques habillages statistiques ou un traitement social du chômage classique qui endigueront la stagnation de notre monde.

Non, les pays émergents ne nous sortiront pas de notre crise par leur dynamisme insolent ! La France et L’Europe sont malades, en voie de lente marginalisation mondiale, en manque d’inspiration, de souffle nouveau pour réinventer leurs modes de croissance et de développement. La BCE nous permet de gagner du temps depuis 3 ans en pratiquant une politique monétaire accommodante. Que faisons-nous de ce temps ? Avons-nous mesuré l’ampleur de cette mutation qui n’est pas comme les autres ? Les risques extrémistes et les drames sociaux nous rappellent qu’il est urgent d’agir et d’essayer différemment ce que nous n’avons absolument pas fait.

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Antoine de Gramont

Article les échos

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