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Les chiffres ont gagné la bataille du raisonnement

chiffres

D’ordinaire cantonnés dans la sphère financière et économique, les chiffres sont désormais omniprésents dans les domaines politiques, publics, sportifs, éducatifs, culturels… pour le meilleur, mais surtout pour le pire.

Les chiffres omniprésents

Il est étonnant de constater dans les médias, la part croissante des données chiffrées pour résumer un évènement, fixer des objectifs, appréhender une situation. En effet, si les statistiques et les nombres sont depuis longtemps présents dans la sphère économique, ils semblent indéniablement progresser partout. Prenons quelques exemples. De quoi parle-t-on le plus lorsque l’on parle du film français de l’année 2011, intouchable ? Du nombre d’entrées. D’ailleurs pourquoi est-ce le film de l’année ? Par le nombre d’entrées. À quelles occasions parle-t-on le plus des lycées français ? Lors de la publication des pourcentages de réussite au Bac. Que publient les grandes entreprises chaque trimestre dans la presse ? Des chiffres, encore des chiffres. Quel est le meilleur buteur, le match le plus long, la course la plus rapide, l’acteur le mieux payé, la ville la plus chère, la tour la plus haute, le poids du pack de rugby ou des déficits publics ? S. Loeb et M.Schumacher sont les rois de la route, mais surtout de la statistique, les tombeurs de records. Encore et toujours du chiffre. Les exemples sont innombrables.

La campagne présidentielle française actuelle illustre à nouveau ce phénomène : bataille de données, de statistiques, d’objectifs de dépenses ou de recettes, de fonctionnaires en plus ou en moins. Que nous demandent les agences de notation ? Que nous demande l’Europe ? Que nous demandent les marchés ? Vous avez la réponse. Les candidats débattent sur des données quantitatives. On peut s’inquiéter souvent de l’absence de débat sur les sujets de fond. Beaucoup d’observateurs regrettent l’absence de projets qualitatifs, de véritables débats d’idées, d’arguments construits. Une des raisons du succès de J.L. Mélenchon, au-delà de son talent,  n’est elle pas notamment qu’il ne quantifie pas ou peu son programme, mais transporte ses auditoires avec des projets, une vision personnelle de la société ? Même si cette analyse et cette construction intellectuelle sont très discutables et faciles, elles ont le mérite d’exister et de séduire un électorat peu enchanté par les discours quantitatifs de rigueur budgétaire des candidats classiques.

Plus simple, plus rapide

Comment expliquer ce phénomène ? Première approche peut-être. Les chiffres simplifient l’argumentation. Il est tellement plus simple d’annoncer deux ou trois ratios que de se lancer dans des raisonnements forcément plus complexes. Sortir du chiffre, c’est expliquer, tâtonner, émettre des hypothèses, les confronter, faire appel à la concentration. Pourquoi expliquer la pédagogie d’une école et ses contours ? Donnons le nombre d’anciens, le taux d’emploi à la sortie, le salaire moyen d’embauche des diplômés. Tout est dit, le reste est sous-jacent, voire inutile. Les chiffres sont les preuves du succès des organisations et des individus. C’est le résultat qui importe, pas les moyens pour y parvenir. Drôle de société ! Comment se positionner qualitativement ? Complexe à définir. Disserter sur Bouddha et Jésus ? Difficile. Impossible. Non pertinent. Y a-t-il plus de bouddhistes que de chrétiens ? Beaucoup plus simple. Le chiffre limite l’analyse, n’est pas fatigant, est rapide à trouver. C’est le roi fainéant de la réflexion.

L’information est multiple, mondiale, successive. Les médias vont vite, zappent d’une info à l’autre. Le chiffre s’énonce et se retient ; il marque plus aisément les esprits telle une image flash. Le temps joue son rôle. Raisonner c’est long, voire ennuyeux, pour certains. Il faut donner des repères, des points d’ancrage rapides à mémoriser. Voulez-vous comprendre la pensée de J.K. Rowling ? On vous donne le nombre d’Harry Potter qu’elle a vendu dans le monde. Voulez-vous appréhender les comportements des conducteurs automobiles ? On vous donne le nombre de tués sur les routes. Voulez-vous comprendre les politiques de lutte contre l’insécurité ? On vous donne le nombre de délits et le nombre de reconduites à la frontière. On a plus le temps, on a plus la place, on a plus l’énergie ; le temps médiatique impose son rythme : il faut aller vite pour passer à autre chose.

Mesures simplistes de comparaison et de performance

Autre argument : nous sommes indéniablement dans une société de la performance, de l’évaluation, de la comparaison systématique comme je l’ai dit ailleurs. Les motivations sont souvent financières et quantitatives. Or comment comparer deux acteurs, deux champions, deux pays, deux sociétés, deux commissariats… etc. ? Compliqué voire hasardeux. Des époques différentes, des lieux éloignés, de systèmes sans similitudes apparentes. Le chiffre est donc un pont, un lien qui relie les choses que l’on ne peut souvent unir. C’est un simplificateur de la complexité, un facilitateur de comparaison, un instrument diabolique de mesure dans le temps et dans l’espace. Il donne des clés lorsqu’elles sont perdues, rassure lorsque la raison se perd. On pourra ainsi communiquer aisément sur quelques données et retenir à nouveau l’attention des cibles concernées. D’autre part, les chiffres permettent mieux me semble-t-il de mettre une certaine forme de pression sur les organisations et individus. On peut faire mieux si on fait plus surtout. Il s’agit ici de compter, mesurer étalonner, progresser, quantifier objectifs et résultats. On peut reproduire ou dépasser un résultat comptable, plus difficilement une mécanique intellectuelle. Les nombres peuvent devenir des outils tyranniques dans l’atteinte des objectifs fixés. Ce sont les rois exigeants de la performance.

Image de notre société ?

Finalement, on comprend que cette emprise des chiffres sur toutes les sphères publiques et privées reflète assez bien notre époque, me semble-t-il. De la simplicité dans les médias, de la rapidité, des performances, des comparaisons faciles, une absence de temps qui permettrait d’approfondir. L’image supplante l’écrit, qui redonne du temps à l’argumentation. L’avalanche numérique est un remède contre le doute. Elle est un outil de réassurance de nos dilemmes, de notre difficulté à penser la complexité. Rempart commode contre l’argumentation, mais aussi contre la critique. En effet, le chiffre ne se conteste pas ou peu, ne se débat pas ; il est brut, parfois frappant, parfois glacial, sans émotion. Il n’enclenche pas les polémiques. Le chiffre est déshumanisé, déshumanisant parfois. Bien souvent, il réduit et enferme la parole. Comme le disait Robert Sabatier dans le livre de la déraison souriante : « Lorsque la mémoire était la seule écriture, l’homme chantait. Lorsque l’écriture naquit, il baissa la voix. Lorsque tout fut mis en chiffres, il se tut. » Oui, les chiffres ont gagné la bataille du raisonnement.

 

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