0

Free, Dacia… pour une économie « low cost » ?

S1-Dacia-Logan-MCV-Break-compact-294212

(par Antoine de Gramont) – Oui, l’arrivée de Free sur le marché de la téléphonie mobile suscite des commentaires et des polémiques en tous genres.

Occupation du réseau Orange, qualité de service, achat du téléphone en sus, intervention du régulateur… Au-delà de l’effet d’annonce de ce nouvel entrant qui bouleverse  les règles du jeu établies par les trois opérateurs, on peut s’interroger sur le modèle économique qui sous-tend les prix bas affichés par Free. Peu de salariés, des prestations simplifiées, des services externalisés, l’usage massif de la technologie et d’internet notamment.

Partout, le low cost progresse : Aérien, automobile, téléphonie, électroménager, distribution, commerce, agences immobilières etc…Renault ne vient-t’il pas d’annoncer des profits beaucoup plus résistants que Peugeot grâce à sa marque Dacia qui représente désormais t 1/3 des ventes du groupe ? Les segments de milieu de gamme souffrent et seuls le haut de gamme et le luxe à l’opposé de l’échelle des prix se portent à merveille. Pas de demi mesure, le low cost ou le luxe comme salut économique comme si les étages intermédiaires étaient écrasés dans cet étau. La classe moyenne est coincée…Vive les riches ou vive les radins malins qui peuvent consommer plus en payant moins cher ! D’ailleurs ce constat n’est plus vraiment d’actualité puisque même les classes aisées se mettent au low cost !

Les salaires en France n’augmentent plus, le pouvoir d’achat stagne, le low cost serait donc la parade à cette problématique ? Donner du pouvoir d’achat lorsque le chômage explose ? Donner de nouvelles poches de consommation lorsque le surendettement atteint des sommets ? Donner du rêve marchand enfin accessible à des consommateurs jusque là ignorés ?  Le low cost, remède à notre panne de croissance ?

Les partisans de ce modèle affirment en effet qu’ils mettent de la concurrence là ou elle n’est que factice, que les acteurs historiques s’entendent depuis bien longtemps sur les prix et les services, que les marges sont scandaleusement élevées, que les consommateurs pour reprendre les propos de Xavier Niel «sont des pigeons ». Ils vont libérer l’usager des habitudes du passé et révolutionner les modes de consommation. Ils vont créer de l’emploi et de la richesse grâce à l’innovation. Certes, leurs arguments ne sont pas tous dénués de bon sens et de nombreux abus ont lieu notamment dans des secteurs oligopolistiques.  L’absence de concurrence nuit au consommateur et il est souhaitable que de nouveaux acteurs viennent dynamiser le système.

Mais enfin arrêtons-nous quelques instants. Combien d’emplois va créer Free dans la téléphonie mobile en France ?  Combien d’emplois sont créés par Renault grâce à Dacia. Combien d’emplois Easyjet a t’il apporté à notre pays ? Et surtout combien d’emplois sont détruits chez la concurrence, combien de sites sont délocalisés en dehors de nos frontières pour affronter ces guerres de prix ?  Une étude récente de l’observatoire de l’investissement, Trendeo,  montrait que cent mille emplois avaient été détruits dans l’industrie en France en trois ans… Il n’y a pas de mystère hélas dans ces domaines. Des prix bas signifient des salaires peu élevés, des coûts contrôlés drastiquement, des effectifs réduits et de nombreuses prestations externalisées ou délocalisées dans les pays à bas salaires. Bien sûr la problématique du low cost est très loin d’être seule responsable de ce phénomène mais elle y participe.

Oui, le consommateur y gagne, à court terme tout au moins, il payera moins cher un certain nombre de biens et de services. Qu’en est-il du citoyen et du salarié ? Cette dualité ne doit pas nous échapper et les intérêts à court terme du consommateur  peuvent s’avérer en complète contradiction avec les autres dimensions de sa vie économique et sociale.

Est-ce notre intérêt de faire fabriquer toujours plus à l’étranger, d’importer massivement de pays à bas coûts ? Oui à la mondialisation, oui au commerce réciproque fondé sur des pratiques à peu prêt communes. Faut-il pour autant qu’un marocain ou qu’un indien me réponde au téléphone pour résoudre mon soucis de connexion informatique à Auch ?  Vous comprendrez bien que mon propos n’est en rien xénophobe et que je  me réjouis pour les salariés de ces pays et leur économie mais ne va-t-on pas trop loin dans la réduction des coûts ou dans la recherche du profit à tout prix ? Minimiser les prix, maximiser les profits ! Quelles sont les conditions de travail de ces salariés ?  Quels sont leurs droits ? Quelle est la qualité des services que l’on nous propose ? Ces questions dépassent le sujet présent mais méritent d’être posées.

Je me permets donc ici d’exprimer mon inquiétude car la généralisation du low cost entraîne l’ensemble de notre système vers une spirale vicieuse et amène à la destruction programmée de très nombreux emplois dans les pays occidentaux avec des conséquences terribles sur le pouvoir d’achat et les tensions sociales qui l’accompagnent. La réussite micro économique de certaines entreprises ne doit pas faire oublier les risques considérables engendrés par la généralisation de ce système de prix bas. Le low cost c’est bien souvent moins d’humains, moins de services, moins de qualité.

C’est surtout une paupérisation annoncée des salariés en concurrence externe avec des pays qui ne respectent en rien nos critères de production et de protection sociale. Il est impossible aujourd’hui de lutter sur les prix à armes égales avec nos compétiteurs asiatiques par exemple.

C’est aussi une concurrence interne entre nos entreprises et nos  salariés dans notre propre sphère européenne et nationale. On entraîne doucement le système vers le bas.

Les  citoyens et les salariés que nous sommes doivent donc s’interroger sur les conditions de production des biens et des services qu’ils consomment. Menons collectivement une réflexion sur le fait  du consommer plus à des prix toujours plus bas afin d’accumuler toujours davantage. Cela me semble être une voie suicidaire qui ne servira ni l’épanouissement humain de nos salariés ni leur insertion économique à moyen terme. Je n’aborde même pas les aspects environnementaux… Facile à dire lorsque l’on a le portefeuille bien garni et que l’on peut se permettre d’acheter du « Made in France », me dira-t-on ? Sans doute.

Y a-t-il un remède miracle ? Evidemment non. Et il ne s’agit pas de croire qu’en barricadant nos frontières ou supprimant telle réglementation, en quittant l’euro et je ne sais quelle recette douteuse on parviendra à stopper le phénomène. Il existe de vrais enjeux structurels,  industriels et de pouvoir d’achat. En revanche, on n’a jamais vendu autant d’automobiles « premium » de marques allemandes dans le monde que l’année dernière. De nombreuses entreprises françaises et européennes continuent de créer de l’emploi lorsque leur positionnement correspond aux besoins des consommateurs.  La qualité, l’image, l’innovation, le marketing, le savoir faire, la formation en amont…Voilà quelques pistes que nous devons utiliser davantage.

Pour conclure, une crise identitaire traverse notre continent et l’on sent un basculement du pouvoir économique et politique à l’Est du monde. Il me semble urgent de réfléchir aux modèles de développement que nous souhaitons. Nous avons des atouts formidables qu’il faut remettre à l’honneur avec une véritable réflexion politique,  économique et sociale communautaire en amont au risque de peu à peu nous enfoncer dans une société bardée d’emplois low cost avec des perspectives low cost et pleins d’articles low cost jetables dans nos rayons. Une économie low cost ? Cela vous fait rêver ? Moi non.

En savoir plus sur http://archives.lesechos.fr/archives/cercle/2012/03/08/cercle_44336.htm#ocLPpDpecD5fHPo2.99

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

*